Danseuse Deodissi

Jours de relâche pour pieds rebelles

Pied mouillé

Mon volet, mal fermé de la veille, laissa passer un rai de lumière qui vint se poser sur mon œil et me réveilla.
« Il a l’air de faire beau aujourd’hui, inutile de me rendormir ! »
Cette décision prise, je m’étirai, allongeant une jambe, l’autre ; prenant cependant bien soin de ne pas bousculer le Chat endormi à mes pieds.
Mon pied droit me sembla très engourdi, mais ce n’était pas la première fois que j’avais cette sensation ; les couvertures repoussées, pivotant, je me mis sur mon séant, tâtonnant du bout des pieds le sol à la recherche des chaussons. Le gauche fut enfilé presto ; mais le droit manquait à l’appel. « Zut il doit être sous le lit et va m’obliger à des acrobaties. »

 Me levant, je fus étonnée de ne pas sentir le froid du carrelage sous mon pied droit. « Ah ! Encore engourdi, sans doute ! » Je me rassois, plie le genou pour attraper mon pied et le réchauffer. « Ooooohhhhh, quelle horreur ! pas de pied ! » Rien ! Ma jambe se termine par une cheville, d’un beau rose saumon, lisse, ronde ; on dirait qu’il n’y a jamais eu de pied. Et moi qui accusais mon chausson droit, en fait bien rangé là... et vide !

 Le premier moment de stupeur passé, c’est la colère qui prit le dessus. « Qui m’a volé mon pied ? Qui a lâchement profité de mon sommeil pour me piquer cet appendice, certes plutôt disgracieux mais si utile ? Etait-il si engourdi que je n’ai rien senti ? Et pourquoi prendre ce pied droit de médiocre qualité plutôt que l’autre, ou, plutôt même, que ceux du Chat ? Tiens ! celui-là, qui ne s’est pas manifesté, serait-il complice ? » Bon, mon programme de la journée est fichu ; je pars chercher mon pied…
D’abord, refusant de perdre trop de temps en clopinant à cloche pied, je lace un roller à mon pied gauche, cale ma cheville droite dessus, et hop, me voilà dévalant la rue Mouffetard. Je suis de plus en plus furieuse de ce fâcheux contretemps.

 C’est en virant vers la fontaine que je l’aperçus.

Mon pied droit, tranquille, naviguait dans le bassin, pagayant de tous ses orteils ; un indicible air de bonheur rosissait sa peau blanche. Qu’il ait l’air si heureux redoubla ma fureur ! « Quel ingrat ! Même pas un mot laissé au coin de l’oreiller pour me rassurer. Je veux bien qu’on parte en goguette sans moi, mais je tiens à être prévenue. C’est la moindre des choses, non ? »

 Je libérai ma colère dans un flot d’invectives, sous l’œil éberlué des passants. Enfin calmée, je le secouai un peu pour l’égoutter, le pris sous mon bras et rentrai chez moi.

Pour le punir, je le laissai toute la matinée dans un coin, interdisant même au Chat d’aller le renifler. (Anne G.)



Pieds danseuse entrecroisés

Pied marin

Je me suis réveillée un matin, et comme d’habitude, les yeux encore fermés, j’ai cherché à toucher avec mon pied droit la jambe de mon copain. Un geste qui me rassure et me rend heureuse. J’ai fait plusieurs tentatives, sans succès. « Ah, il est parti », me suis-je dit.
Soudain, j’ai ouvert les yeux et, soulagée, je l’ai vu, mon copain, allongé à ma droite dans le lit, dormant paisiblement.

Mais alors, que se passait-il ? J’ai soulevé la couverture et constaté avec une énorme surprise que je n’avais plus de pied droit !

Je regardai alors un peu mieux, et trouvai, attaché à ma cheville, un billet sur lequel était écrit : « Je t’avais prévenue ! » Cela me rendit quelque peu désorientée. Comme lorsque l’histoire d’amour de ta vie se termine brusquement et que tu n’as rien vu venir.
Pourtant, depuis qu’on avait déménagé à Paris, j’avais eu l’impression que tout se passait bien entre nous. Il y avait beaucoup plus de distractions, on se promenait le long de la Seine, on faisait du vélo, on marchait d’un bout à l’autre de la ville. Ah, c’est vrai qu’à Florence, d’où nous venions, à l’arrivée du printemps, nous avions nos petites habitudes. Nous prenions la voiture et nous allions à la plage. Ah oui ! il adorait le contact du sable, et il adorait laisser filer le sable entre ses orteils. Une sensation de liberté après un hiver couvert de grosses chaussettes et de lourdes chaussures !

En pensant à tout cela, allongée dans le lit, j’ai soudain décidé de réveiller mon compagnon et de me faire conduire en Normandie. Je suis sûre de le retrouver, mon cher pied droit.

Et en fait, j’avais raison ! Car, arrivée sur la plage de Trouville, je l’ai vu.
Tout nu, me tournant les talons, il regarde la mer. (Claudia A.)

Pieds de danseuse indienne ornés

Pied en rade

Ce matin-là, Max Petitpas sentit la différence quand il posa le pied hors du lit. De fait, il n’en avait plus qu’un, de pied. Déstabilisant, non ?
Comment expliquer la disparition soudaine d’un de ses pieds ? Etait-ce parce qu’il avait mis les pieds là où il ne fallait pas ?... Etait-ce un pied de nez de la vie ?… L’histoire ne le dit pas.

Mis au pied du mur, posant un pied devant « rien », il se mit péniblement « à la recherche du pied perdu ». Vaste programme… Sa démarche fut longue et difficile. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain glissant, où il évolue à cloche-pied, donc trop lentement pour une histoire qui veut aller de l’avant.

 Ce matin-là, Lili, qui était petite main chez le grand couturier Patou, eut un choc en ouvrant sa porte : elle y trouva un beau pied, tout blanc, élégant et bien tourné, un pied grec pour tout dire. En plus, dans le plus simple appareil, sans la moindre chaussette ni chaussure. Il lui plut ou de suite. Elle qui avait toute sa vie cherché chaussure à son pied ! Elle eut le coup de foudre.
Nous tairons ici leurs rapports intimes. Tout ce qu’on peut dire, c’est que c’était le pied. Et que rien ne fut jamais boiteux dans leur relation.
Leur histoire s’écrivit en vers réguliers, des alexandrins (vers à douze pieds). Classique !

Et comme ils avaient des goûts de luxe, ils vécurent sur un grand pied.
Vous vous direz peut-être que cette histoire ne tient pas debout. C’est normal, sa narratrice, d’après l’avis général, ne les a jamais eus (les pieds) sur terre ! (Martine C.)

pieds Fred Astaire

Partie de claquettes

Comment Yvan était arrivé là, il n’en n’avait pas la moindre idée. Il ne se souvenait que d’avoir été attiré par la musique et d’être entré, d’un pas sautillant, dans la grande salle parquetée.
Et voilà maintenant qu’il se trouvait assis à côté de la plus jolie fille qu’il ait jamais vue, sur le banc d’une grande pièce de ballet, à se demander comment lui adresser la parole, peut-être lui proposer d’aller boire un verre, où alors s’enquérir de l’heure ou de l’arrêt de bus le plus proche ?
Soudain elle dit : « Ils vous plaisent ? »

Tellement absorbé à contempler cette femme, il n’avait même pas remarqué que se tenaient devant lui deux gigantesques pieds de taille humaine, qui gesticulaient comme des diables, avec une habileté surprenante et un sens musical hors du commun.
« Qui sont-ils ? demanda-t-il, perplexe.
– Fred Astaire et Ginger Rogers, bien sûr ! »

 Maintenant, il se rappelait bien avoir vu de vieux films en noir et blanc avec ce couple de danseurs mythiques ; il reconnaissait le pantalon à bretelles, la chemise blanche et le nœud papillon, et puis la jupe en satin virevoltante et le tiptap tiptap des claquettes métalliques sur le sol.
Mais le plus incroyable, c’est qu’il regardait maintenant son pied. Fred Astaire était son pied droit, il en avait la certitude. Cette corne épaisse, ce petit orteil recroquevillé comme un escargot, c’était à lui ! Il eut le courage de regarder par terre, et ce qu’il vit le révolta. Il fallait se rendre à l’évidence, son pied droit s’était fait la malle et se prenait pour Fred Astaire, en frimant avec une petite rousse ramassée Dieu sait où, mais dotée une indéniable habilité rythmique. Il en avait les larmes aux yeux. Alors il sentit sur son épaule les doigts chauds de sa compagne de banc qui lui dit :

 « Ne vous inquiétez pas, Ginger Roger est mon pied gauche. C’est quelqu’un de très fréquentable. En outre, j’ai fait une pédicure avant-hier ; regardez, le vernis est encore tout frais. »

 Cela rassura un peu Yvan de savoir que son pied n’était pas tombé entre n’importe qu’elles mains. Il prit une grande inspiration, et invita la fille à danser. (Gaëlle M.)

Pieds de danseuse indienne sable

Lâchage de pied

Monsieur Peters ne s’était jamais promené sans son pince-nez. C’est la raison pour laquelle, ce jour-là, les gens qui le croisèrent sur son trajet habituel le regardèrent d’un air stupéfait.

 C’était des : « Mais, monsieur Peters, qu’avez-vous fait de votre barbe ! », ou des : « Dites-moi, vous n’auriez pas taillé votre moustache ce matin ? »

Tous ces commentaires plongèrent monsieur Peters dans l’embarras, car, ayant laissé son pince-nez à la maison le matin en partant, il ne reconnaissait pas du tout les personnes qui lui adressaient la parole.

 Cependant, sa plus grande surprise il l’eut lorsque, de retour chez lui, il commença à se déchausser. Après quelques contorsions dorsales, il lui apparut que, si le pied droit était toujours à sa place, le gauche avait, lui, tout bonnement disparu. Oui, disparu !

Très choqué, il se dirigea vers la table sur laquelle il pensait avoir posé son pince-nez, lequel était bien là en effet ! En le fixant sur son appendice nasal, il dut néanmoins se rendre à l’évidence : sa jambe gauche s’achevait net au niveau de la cheville, et, tout vide, le bas de sa chaussette pendait lamentablement depuis l’articulation polyvalente censée relier toute jambe à un pied.

« Bigre ! s’exclama-t-il. C’est infernal, ces parties du corps qui se promènent toutes seules comme ca. Tant pis, je vais bien me trouver un autre pied un de ces jours ! »
Quelques semaines plus tard, une certaine madame Giselda sortit de chez elle un matin pour entamer sa promenade matinale. En fermant soigneusement la porte de sa maison, quelle ne fut pas sa surprise de trouver, assis sur le perron, un pied poilu, nu comme un bébé le jour de sa naissance ! Enfin, « assis » ! c’est une manière de parler ! (Stéphane R.)

Pieds de danseuse indienne en sari vert

Quelques nouvelles et romans
renvoyant à une cavale de pied

  • René Barjavel, Le Voyageur imprudent (1943, où l’on voit se balader en liberté des morceaux de corps, hommes-pelles, hommes-ventres, hommes-nez...).
  • Théophile Gautier, Le Pied de la momie (1840).
  • Gogol, Le Nez (1843).

Et le dictionnaire oulipien de Jacques Jouet, Les Mots du corps dans les expressions de la langue française (Larousse, 1990, coll. Le Souffle des mots).

Illustrations : danseuses hindoues aux pieds vifs et bellement ornementés.